
En appelant, dans son message à la Nation du 27 août 2026, à un Dialogue national pour la paix, la cohésion nationale et la refondation de la nation, le Chef de l’État semble placer le pays devant une exigence qui dépasse le seul règlement de la crise sécuritaire : refonder le pacte national. La tribune de Nzuka Mapengo invite ainsi à lire cette initiative comme une occasion de reconstruire le « nous » congolais, en s’attaquant aux racines des divisions, de la fragilité institutionnelle, de l’impunité et de la perte de souveraineté. L’enjeu du dialogue ne serait donc pas simplement de mettre fin aux conflits, mais de redéfinir les valeurs, les règles et le projet collectif capables de garantir une paix durable et de remettre la République sur des bases solides. Tribune.
La politique quand tu décides de ne plus en parler, c’est en ce moment-là qu’elle s’occupe de toi, te titille et te pousser à parler d’elle. Je m’étais pourtant promis de ne plus trop me concentrer sur les questions politiques, comme le font avec constance mes frères et amis « Muliro » et « Nsongo ». Mais le message à la Nation prononcé, le jeudi 27 août 2026, par le Chef de l’État m’oblige à reprendre, quelque peu, mon clavier pour partager une réflexion.
D’entrée de jeu, je dois reconnaître une chose. Nous connaissons tous cette célèbre pensée de Nicolas Boileau, dans L’Art poétique : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Mais ce que l’on dit moins, c’est qu’encore faut-il que la plume sache trouver les mots justes pour donner à la pensée toute sa force et, parfois, toute sa beauté. Sur ce point, je m’incline volontiers devant la plume, le poète et écrivain qui se cache derrière l’écriture de ce beau discours. Car au-delà de l’exercice politique, il y avait incontestablement un travail sur les mots, le rythme et la formulation qui mérite d’être salué.
Mais revenons à mon propos. Partager. Mais partager quoi ?
Simplement quelques notes et souvenirs de lecture remontant à 2001, alors que je me trouvais à Genève en formation à l’Institut de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cette année-là, j’avais lu un ouvrage, qui venait de sortir quelques années auparavant, et qui m’avait profondément intéressé : La Refondation du monde, de Jean-Claude Guillebaud. J’en ai fait depuis lors l’un de mes livres de référence, presque un « Must » littéraire et philosophique.
L’idée centrale que j’en ai retenue pourrait se résumer ainsi : On ne refonde pas durablement une société en changeant seulement ses institutions, ses dirigeants ou sa loi fondamentale. Il faut revenir aux valeurs premières qui rendent possible la vie collective.
Cette idée, relue aujourd’hui à la lumière de ce que traverse notre pays, prend une résonance particulière.
Car parler de REFONDATION oblige, me semble-t-il, à aller au-delà des mots et à se poser quelques questions fondamentales :
- Qu’est-ce qui provoque la désagrégation progressive d’une nation ?
- Sur quels fondements une nation fragilisée peut-elle être reconstruite ?
- Quelles réformes politiques, sociales et institutionnelles peuvent rendre cette refondation possible ?
- Et, plus profondément encore, quelles valeurs communes faut-il restaurer pour que les citoyens puissent à nouveau se reconnaître dans un même destin collectif ?
En reprenant mes vieilles notes de lecture, je me suis cependant rendu compte de leur grande pauvreté. Quelques phrases, quelques idées soulignées, quelques réflexions personnelles dont, avec le temps, je suis probablement le seul à pouvoir encore saisir toute la portée, et qui ne diront rien à vous.
Il me fallait donc aller plus loin. Je me suis alors tourné vers ce que j’appellerais volontiers, avec un peu d’amusement, la grande bibliothèque du monde : l’intelligence artificielle.
Je lui ai demandé de revisiter cette vieille référence, de trouver, à sa manière, les grandes articulations de la pensée de Guillebaud et, surtout, de m’aider à confronter cette réflexion vieille de plus d’un quart de siècle aux interrogations qui sont les nôtres aujourd’hui.
Comme dans ses habitudes, l’IA m’a alors fait une autre proposition, une autre référence est apparue, beaucoup plus proche de notre réalité congolaise : celle de Mwayila Tshiyembe, son ouvrage Refondation de la nation et nationalité en République démocratique du Congo.
C’est là que les choses deviennent, à mes yeux, particulièrement intéressantes. Car si Guillebaud nous invite à réfléchir aux valeurs et aux fondements philosophiques qui permettent de refaire la société, Tshiyembe nous ramène directement à cette question essentielle pour notre pays : comment refaire notre Nation ?
C’est donc cela que je voudrais partager aujourd’hui. Non pas une leçon. Encore moins une vérité. Simplement quelques notes de lecture, quelques interrogations et quelques pistes de réflexion autour d’un mot devenu soudain très présent dans notre débat national et sur lequel le Chef de l’Etat est revenu plus d’une fois hier dans son discours, LA REFONDATION. Ces pistes pourront servir à ceux qui seront appelés à conduire notre « DIALOGUE NATIONAL ».
LES GRANDES LIGNES DE LA REFONDATION SELON GUILLEBAUD
Guillebaud part d’un diagnostic : les grandes convictions qui ont structuré la modernité se sont progressivement fragilisées. Le marché tend à s’imposer comme une fatalité, l’individualisme affaiblit les solidarités, la politique perd sa capacité à définir un avenir commun, et les sociétés doutent de plus en plus des valeurs universelles. Il propose donc de réexaminer les grands principes sur lesquels notre civilisation s’est construite.
On peut ramener sa démarche à six piliers particulièrement utiles pour penser la refondation d’une nation :
- Retrouver une vision commune de l’avenir. Une nation ne peut pas vivre seulement de son passé. Elle doit pouvoir se projeter dans un avenir collectif. Guillebaud cherche donc à réhabiliter l’idée de progrès, mais un progrès maîtrisé et humain, et non la croyance naïve selon laquelle toute innovation économique ou technologique constitue automatiquement un progrès.
- Réaffirmer l’égalité. La société ne peut tenir durablement lorsque les inégalités deviennent telles qu’une partie de la population se considère exclue de la communauté nationale. L’égalité n’est donc pas seulement une question sociale. Elle devient une condition du sentiment d’appartenance à une même communauté. Cette exigence s’oppose notamment à la domination du plus fort.
- Réhabiliter la politique. C’est probablement l’un des points les plus intéressants. Guillebaud refuse l’idée selon laquelle les sociétés devraient simplement se soumettre aux « fatalités » économiques. La politique doit retrouver sa fonction : choisir collectivement le type de société que nous voulons construire, plutôt que laisser le marché ou la technologie déterminer seuls l’avenir collectif. Le cadre programmatique du futur doit être défini qu’importe les dirigeants à la tête du pays.
- Reconstruire la solidarité et le lien social. Une société composée uniquement d’individus poursuivant leurs intérêts particuliers finit par perdre son unité. Guillebaud met donc en tension l’individualisme moderne avec la nécessité de convictions communes et de solidarité. Il ne s’agit pas de supprimer les libertés individuelles, mais de retrouver ce qui permet aux individus de dire « nous ».
- Restaurer une raison critique. Guillebaud défend la raison, mais refuse d’en faire une nouvelle religion. La science et la technologie sont indispensables, mais elles ne peuvent pas décider seules de ce qui est juste ou souhaitable. Une nation doit donc conserver une capacité de débat critique sur ses choix économiques, scientifiques et sociaux. Le débat critique exclu les extrémistes de gauche ou de droite. La paix commune, la plus large tolérance dans la plus stricte indépendance devra être au centre de la pensée humaine, excluant toute forme de violence.
- Remettre la justice au centre. Une communauté politique ne peut durablement se reconstruire autour de la vengeance, de l’exclusion ou de la recherche permanente de boucs émissaires. La justice doit permettre de reconstruire la confiance et la dignité commune. C’est pourquoi Guillebaud oppose notamment la justice à la logique de vengeance.
CE QUE CELA SIGNIFIE POUR LA « REFONDATION D’UNE NATION »
Si l’on transpose Guillebaud du niveau de la civilisation à celui d’un État, on obtient quelque chose de très intéressant : Refonder une nation c’est reconstruire le “nous” collectif. Cela suppose d’agir simultanément sur l’histoire, les valeurs, les institutions et le projet d’avenir.
Autrement dit, changer la loi fondamentale ne suffit pas. Organiser des élections ne suffit pas. Relancer l’économie ne suffit pas non plus. Il faut que les citoyens puissent de nouveau répondre ensemble à quatre questions fondamentales : Qui sommes-nous ? Qu’est-ce qui nous unit malgré nos différences ? Quelles règles acceptons-nous de respecter ensemble ? Quel avenir voulons-nous construire ensemble ?
C’est ici que Guillebaud devient particulièrement utile : pour lui, « refonder » ne signifie pas simplement restaurer le passé. Il s’agit plutôt de reprendre les valeurs héritées, d’en comprendre l’histoire, de reconnaître leurs échecs et leurs contradictions, puis de les reformuler pour le présent.
APPLIQUÉ À LA RDC, CELA DEVIENT TRÈS INTÉRESSANT
Notre question prend alors une autre dimension. Une refondation de la nation congolaise inspirée de Guillebaud pourrait être organisée autour d’un schéma comme celui-ci :
Mémoire nationale, valeurs communes, citoyenneté, État et institutions, justice, solidarité, économie au service de la société, projet national, transmission aux générations futures.
Et il existe justement un ouvrage qui traite explicitement cette problématique congolaise : Refondation de la nation et nationalité en République démocratique du Congo de Mwayila Tshiyembe, publié chez L’Harmattan en 2007. Tshiyembe pose notamment la question du pacte national, d’une nationalité congolaise à la fois ethnique et citoyenne, de la dignité attachée à la citoyenneté, du rôle stratégique de la diaspora et de la double nationalité.
Mettre Guillebaud et Tshiyembe en dialogue est beaucoup plus fécond que de lire Guillebaud seul : Guillebaud fournit la philosophie de la refondation, tandis que Tshiyembe nous rapproche directement de la problématique congolaise.
En les mettant ensemble, Guillebaud et Tshiyembe, on pourrait extraire ces dix piliers.
LES NEUFS PILIERS D’UNE REFONDATION DE LA NATION CONGOLAISE
- Refonder le récit national. Une nation a besoin d’une mémoire partagée. Il faudrait réexaminer sans complaisance les grandes séquences de l’histoire congolaise, les sociétés précoloniales, l’État indépendant du Congo, la colonisation, l’indépendance, Lumumba, les sécessions, le mobutisme, les guerres et la période démocratique. L’objectif n’est pas d’imposer une histoire officielle, mais de construire une mémoire capable d’intégrer les blessures et les grandeurs du pays. Une nation qui ne sait pas raconter son histoire peine à imaginer son avenir.
- Établir un nouveau pacte national. C’est ici que la pensée de Mwayila Tshiyembe est particulièrement féconde. L’unité congolaise ne devrait pas signifier l’effacement des identités locales, ethniques, linguistiques ou régionales. Il faut construire une appartenance supérieure : être Kongo, Luba, Mongo, Lunda, Nande, Hema, Tetela, etc., et pleinement Congolais. La diversité devient alors une composante de la nation plutôt qu’une menace contre elle.
- Refonder la citoyenneté et la nationalité. La citoyenneté doit devenir quelque chose de concret. Être Congolais devrait signifier disposer de droits garantis, mais aussi accepter des devoirs envers la communauté nationale. Cela implique de clarifier durablement les questions de nationalité, d’intégration, de diaspora et de double nationalité. La citoyenneté doit progressivement primer sur l’appartenance ethnique dans la relation entre l’individu et l’État.
- Reconstruire l’État avant de simplement réformer l’administration. La question congolaise n’est pas seulement celle de la « bonne gouvernance ». Elle touche à la capacité même de l’État à exercer ses fonctions essentielles sur l’ensemble du territoire : sécurité, justice, fiscalité, infrastructures, école, santé, état civil et administration territoriale. Un citoyen doit pouvoir rencontrer l’État autrement qu’à travers un policier, un militaire ou un prélèvement informel.
- Faire de la justice le socle de la République. On ne reconstruit pas durablement une nation lorsque la loi protège les puissants et contraint principalement les faibles. Cela suppose une justice indépendante, mais aussi un travail sur l’impunité, les crimes de masse, la corruption et les spoliations. La réconciliation nationale ne peut pas être simplement l’oubli : elle doit articuler vérité, justice, réparation et réconciliation.
- Transformer les ressources naturelles en patrimoine national. C’est probablement l’un des tests les plus concrets de la refondation. Cuivre, cobalt, lithium, or, diamant, pétrole, forêts, eau et terres agricoles ne devraient pas seulement constituer des ressources à exploiter. Elles devraient être considérées comme un patrimoine appartenant aux générations présentes et futures. La vraie question devient alors : quelle part de cette richesse est transformée en écoles, routes, énergie, santé, industrie, emplois et capital humain ?
- Reconstruire l’économie autour du travail et de la production. Guillebaud nous invite précisément à ne pas confondre société et marché. Pour le Congo, cela signifie passer progressivement d’une économie de rente et d’importation à une économie de production. Agriculture, transformation minière, industrie, énergie, infrastructures, numérique et PME devraient participer à une même stratégie. La souveraineté politique reste fragile sans souveraineté productive. Il faut s’appliquer au redressement productif.
- Faire de l’éducation la grande institution de la refondation. L’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances permettant de trouver un emploi. Elle doit fabriquer des citoyens. L’histoire du Congo, les institutions, la Constitution, l’éthique publique, la connaissance des différentes cultures du pays et le respect du bien commun devraient faire partie d’une véritable éducation civique nationale. On pourrait même imaginer un service civique national, réunissant pendant une période des jeunes issus de provinces et de milieux différents autour de projets d’intérêt général.
- Reconstruire la souveraineté et la sécurité nationales. Une nation qui ne contrôle pas effectivement son territoire reste vulnérable. Cela implique une armée réellement nationale, professionnelle et républicaine, une police au service du citoyen, un renseignement efficace et une politique étrangère cohérente. Mais la souveraineté moderne n’est pas uniquement militaire : elle est aussi alimentaire, énergétique, économique, technologique et culturelle.
La refondation de la nation, c’est donner à la nation un projet de génération. C’est peut-être le pilier qui rassemble tous les autres. La refondation ne peut pas se limiter à réparer ce qui ne fonctionne pas. Elle doit proposer une destination. Le cadre programmatique devra du Congo du futur devra être défini. La question pourrait être formulée simplement : « Quel Congo voulons-nous laisser aux enfants qui naissent aujourd’hui ? » À partir de là, le pays pourrait définir quelques objectifs nationaux à vingt ou trente ans, suffisamment importants pour survivre aux alternances politiques : électrification, désenclavement du territoire, alphabétisation, industrialisation, sécurité, couverture sanitaire, intégration territoriale et montée en puissance scientifique.
Puissent ces réflexions servir à ceux qui seront appelés à conduire notre dialogue national convoqué par notre Chef de l’Etat.
(*) Le titre a été modifié par la rédaction.
Simon-Urbain Nzuka Mapengo (CP)


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