
Des détenus entassés comme dans des casiers, des mineurs incarcérés dans des conditions indignes, des prévenus qui attendent leur jugement dans des prisons saturées, des malades privés de soins et des ressources pénitentiaires dont la gestion soulève de sérieuses interrogations : la tournée du Garde des Sceaux Guillaume Ngefa dans le Kongo Central a mis à nu les profondes fissures de l’appareil judiciaire et carcéral. Face à ce tableau alarmant, le ministre promet désormais des actions concrètes.
Il fallait voir pour mesurer l’ampleur du désastre. Et le Garde des sceaux Guillaume Ngefa a vu. De Madimba à Matadi, en passant par Inkisi, Mbanza-Ngungu, Muanda et Boma, le Ministre d’État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux n’a pas voulu se contenter des rapports administratifs. Il est allé sur le terrain.
Dans les prisons, les maisons d’arrêt, les parquets et les services judiciaires, il a rencontré les responsables, mais surtout ceux qui vivent quotidiennement les conséquences d’un système manifestement à bout de souffle : les détenus.
Le constat est difficile à masquer. Le système judiciaire et carcéral du Kongo Central donne aujourd’hui l’image d’un appareil qui peine à garantir l’un de ses principes fondamentaux : rendre justice sans sacrifier la dignité humaine.
À Matadi, l’indignité érigée en mode de détention
La prison centrale de Matadi concentre à elle seule une grande partie des maux du système. Conçue pour accueillir environ 150 personnes, elle en abrite aujourd’hui 834, selon les chiffres communiqués par l’administration pénitentiaire. Parmi eux, 498 prévenus, 306 condamnés et une trentaine de mineurs. Des chiffres qui donnent le vertige.
Mais c’est sur le terrain que leur véritable gravité apparaît. Dans une pièce d’environ huit mètres carrés, plus de 130 détenus passent la nuit. Faute de place, certains sont contraints de dormir accroupis, serrés les uns contre les autres, dans ce que les détenus appellent la « position casier ». Une expression qui, à elle seule, résume l’extrême dégradation des conditions de détention.
Certains prisonniers ont montré au Ministre leurs pieds gonflés, qu’ils associent aux conditions dans lesquelles ils sont contraints de dormir. À proximité d’un dortoir, la délégation a également constaté des infiltrations d’eaux usées.
Dans le quartier réservé aux femmes, le manque de couchettes et de matelas constitue une autre illustration de cette situation préoccupante. Plus grave encore, certains détenus ont fait état de paiements qui seraient exigés de leurs proches lors des visites. Des accusations qui devront naturellement être vérifiées par les services compétents, mais qui interpellent sur le fonctionnement quotidien des établissements pénitentiaires.
Mbanza-Ngungu : quand une ancienne maternité devient une prison
À Mbanza-Ngungu, le décor n’est guère plus reluisant. Une ancienne maternité transformée en établissement pénitentiaire accueille 427 détenus, alors que ses capacités initiales sont estimées à 150 personnes. 191 prévenus y côtoient 236 condamnés. Les mineurs, eux, ne disposent pas d’un quartier véritablement adapté. Et là encore, plusieurs détenus dorment directement sur le sol.
Face à ces hommes et ces femmes privés de liberté, Guillaume Ngefa a rappelé une évidence que le fonctionnement du système semble parfois avoir oubliée : être détenu ne signifie pas cesser d’être un citoyen : « Je suis venu vous rencontrer parce que vous êtes des concitoyens. Vous êtes en conflit avec la loi, mais nous avons la responsabilité de vous protéger et de nous assurer que vous êtes détenus dans des conditions acceptables et prévues par la loi ».
Un rappel nécessaire dans un système où la détention semble parfois devenir une peine supplémentaire, au-delà même de celle prononcée par le juge.
Des prévenus qui attendent, des condamnés qui contestent
La tournée ministérielle a également révélé une autre dimension du problème : celle de la gestion des dossiers judiciaires. Certains détenus ont contesté leur condamnation ou dénoncé la durée de leur détention. L’un d’eux a notamment affirmé avoir déjà purgé une peine de 20 mois et être resté incarcéré au-delà de cette période.
De telles déclarations ne peuvent évidemment pas préjuger de la réalité juridique de chaque dossier. Elles posent toutefois une question essentielle : comment garantir qu’aucun citoyen ne reste derrière les barreaux au-delà de ce que prévoit la loi ?
La réponse appartient aux juridictions et aux services judiciaires compétents. Mais l’interpellation du ministre est claire : ces situations doivent être vérifiées.
Le scandale des mineurs derrière les barreaux
C’est probablement l’un des constats les plus préoccupants de cette tournée. Des enfants se retrouvent dans les prisons visitées.
À Matadi, certains adolescents rencontrés ont déclaré avoir seulement 13 ans. L’un d’eux a affirmé être détenu depuis deux mois pour le vol présumé de 30.000 francs congolais. Une jeune fille mineure a également été rencontrée.
À Muanda, la visite du parquet près le Tribunal de paix a confirmé une autre faiblesse structurelle : l’absence d’un espace approprié pour les enfants en conflit avec la loi.
Comment parler de justice lorsqu’un enfant est placé dans un environnement carcéral qui n’est pas conçu pour lui ? La question est brutale, mais elle s’impose.
La protection des mineurs ne peut être une rubrique secondaire du système judiciaire. Elle doit constituer une obligation fondamentale.
Le même mal ronge le système
À Inkisi, Guillaume Ngefa a découvert des détenus assis à même le sol dans une cellule exiguë. Le procureur de la République a lui-même plaidé pour la construction d’un établissement pénitentiaire adapté, estimant que la Maison d’arrêt actuelle ne dispose notamment ni d’une clôture appropriée ni d’une infirmerie. Autrement dit, les conditions matérielles censées garantir la sécurité, la prise en charge sanitaire et la dignité des détenus font cruellement défaut.
Le problème n’est donc plus celui d’un établissement isolé. C’est un problème systémique. Bien plus, à Mbanza-Ngungu, le Ministre a également inspecté les installations destinées à l’alimentation et aux soins. Le constat sanitaire inquièt. Les détenus recevraient un seul repas par jour. L’infirmerie dispose de peu de médicaments, tandis que des cas de tuberculose et de choléra ont été signalés.
Dans ces conditions, la prison risque de devenir non seulement un lieu de privation de liberté, mais également un espace de propagation de maladies. À cela s’ajoutent les retards dans le versement des subventions destinées notamment à l’alimentation des détenus.
Ngefa veut s’attaquer aux circuits qui plombent le système
Le Garde des Sceaux ne s’est pas limité au constat. Il a également dénoncé les pratiques dites d’«opérations retour », qu’il décrit comme des prélèvements indus opérés sur les ressources destinées aux établissements pénitentiaires. Une pratique qui, si elle est avérée, contribuerait directement à l’asphyxie du système.
La réponse annoncée est donc structurelle : revoir le circuit de décaissement afin de garantir que les ressources destinées aux prisons arrivent effectivement à destination. L’argent destiné à nourrir, soigner et prendre en charge les détenus ne peut devenir une source d’enrichissement pour des intermédiaires.
C’est sur ce terrain de la transparence que le Ministre entend également rétablir l’autorité de l’État.
À Boma, Guillaume Ngefa a visité l’ancien fort militaire de Shinkakasa. Le site pourrait faire l’objet d’une réflexion sur sa réhabilitation aux normes pénitentiaires modernes. Une piste parmi d’autres pour désengorger les établissements existants. Car avec des prisons accueillant parfois deux, trois voire plusieurs fois leur capacité théorique, la construction ou la réhabilitation d’infrastructures adaptées apparaît désormais comme une nécessité.
Mais construire de nouvelles prisons ne suffira pas. Il faudra également s’attaquer aux causes profondes de la surpopulation carcérale : lenteurs judiciaires, insuffisance des infrastructures, manque de moyens, séparation inadéquate des catégories de détenus et suivi insuffisant des dossiers.
Place aux actes
De retour à Kinshasa, Guillaume Ngefa a promis des actions. Un Comité de suivi entre le ministère de la Justice et les autorités provinciales du Kongo Central doit être mis en place afin d’accompagner la mise en œuvre des mesures identifiées durant la tournée. C’est désormais là que se trouve le véritable défi.
Car le ministre a vu. Les détenus ont parlé. Les responsables locaux ont exposé leurs difficultés. Les failles ont été identifiées. Il reste maintenant à agir.
Désengorger les prisons. Séparer les prévenus des condamnés. Protéger réellement les mineurs. Garantir une alimentation décente. Renforcer les soins. Régulariser les situations judiciaires problématiques. Assurer la transparence dans la gestion des ressources. Réhabiliter les infrastructures.
La liste est longue. Mais l’urgence l’est davantage. Le Kongo Central vient ainsi de servir de miroir à un problème qui dépasse largement les limites de cette province. Une justice qui manque de moyens, une administration pénitentiaire débordée et des détenus contraints de dormir en « position casier » ne peuvent constituer la normalité d’un État qui se veut respectueux du droit.
Guillaume Ngefa l’a lui-même résumé en une formule qui devrait désormais guider toute l’action publique dans ce domaine : « La privation de liberté ne saurait être une privation de dignité. »
Cette phrase ne doit pas rester un simple slogan prononcé au détour d’une visite ministérielle. Elle doit devenir une obligation d’action. Car derrière chaque chiffre se trouve un être humain. Et derrière chaque prison surpeuplée se trouve une question que l’État ne peut plus esquiver : quelle justice veut-on construire lorsque ceux qui sont déjà privés de liberté sont également privés de conditions humaines d’existence ?
Francis N.


Soyez le premier à commenter