Christian Tshiwewe, Christian Ndaywel, Franck Ntumba, John Ngoy wa Kabila… Ces noms qui incarnent la fracture au sommet des FARDC comparaissent ce vendredi pour « atteinte à la sûreté de l’État ». L’opinion pourrait enfin comprendre ce que fomentait ce groupe de Généraux « putschistes » contre le Chef de l’Etat et la République.
Il y a un temps pour nuire, un temps pour rendre compte. La parole de l’Ecclésiaste résonne ce vendredi dans l’enceinte de la Haute Cour militaire, à Kinshasa. Une dizaine de généraux de très haut rang des Forces armées de la RDC (FARDC) seront assis sur le banc des accusés. Leur crime présumé : avoir fomenté un coup d’État visant à renverser le Président de la République, Félix Tshisekedi.
Jamais dans l’histoire récente du pays une telle constellation d’officiers généraux — anciens commandants de la Garde républicaine, ex-patrons des renseignements, chefs de la maison militaire, proches de Joseph Kabila — n’avait été déférée ensemble devant une haute juridiction militaire. L’événement marque un tournant : il met à nu la gangrène qui a rongé le haut commandement militaire congolais, où la loyauté au Chef de l’État semble avoir cédé la place à des ambitions putschistes.
Des noms qui témoignent d’une trahison au sommet
La liste des prévenus suffit à mesurer l’ampleur de la déflagration. On y trouve trois figures clé de l’appareil sécuritaire de Félix Tshisekedi : le Général d’armée Christian Tshiwewe : ancien commandant de la Garde républicaine (l’élite chargée de la protection du président), puis chef d’état-major général des FARDC. Il était considéré comme l’un des hommes les plus puissants de l’armée ; le général-major Christian Ndaywel : ancien patron des renseignements militaires (le service de sécurité interne de l’armée). À ce poste, il avait accès aux secrets les plus sensibles; le lieutenant-général Franck Ntumba : ancien chef de la maison militaire du président, un poste d’une confiance absolue.
À leurs côtés comparaissent également le Général-major Maurice Nyembo Kufi, le Général de brigade Chinyabuuma Kamukinde, le Général de brigade John Ngoy wa Kabila (ancien officier d’ordonnance de l’ex-chef de l’État Joseph Kabila) ainsi que le Général de brigade John Sangwa Muhemedi.
Pour les observateurs, ces noms révèlent que la «trahison » n’était pas l’œuvre d’officiers isolés, mais d’une véritable nébuleuse au sein de l’état-major. « Quand celui qui commande la Garde républicaine et celui qui dirige les renseignements militaires complotent ensemble contre le président qu’ils sont censés protéger, on atteint le degré ultime de la subversion », analyse un ancien haut responsable militaire sous couvert d’anonymat.
Les accusations : un coup d’État programmé ?
Selon l’acte d’accusation, dont une copie a fuité dans la presse locale, les généraux sont soupçonnés d’avoir planifié, entre 2023 et 2024, un renversement violent du pouvoir constitutionnel. Les charges retenues incluent : atteinte à la sûreté de l’État (crime capital devant la Haute Cour militaire); complot contre le Gouvernement; détention illégale d’armes et munitions de guerre; tentative d’assassinat du chef de l’État (selon certaines sources proches du dossier).
Des témoins protégés auraient affirmé que des réunions secrètes se tenaient dans des villas de Kinshasa et à l’étranger, où les généraux auraient discuté d’un calendrier précis pour neutraliser la Garde républicaine loyaliste et prendre le contrôle des médias d’État. L’implication de John Ngoy wa Kabila, ancien officier d’ordonnance de Joseph Kabila, alimente les spéculations sur un éventuel soutien indirect de l’ancien président, hypothèse que ce dernier a toujours fermement démentie.
Dès l’aube de ce vendredi, l’entrée de la Haute Cour militaire, située dans le camp Ndolo à Kinshasa, sera sûrement bouclée par des unités spéciales. Les accusés, en tenue militaire ou en civil, selon les cas, seront escortés sous bonne garde. La présence de nombreux avocats de la défense, parmi lesquels plusieurs ténors du barreau kinois, annonce des débats explosifs.
L’audience devrait être présidée par le président de la Haute Cour militaire, assisté de plusieurs juges supérieurs. Le ministère public, lui, a requis que les débats se tiennent à huis clos pour « raisons de sécurité nationale », mais la défense a immédiatement contesté cette demande, exigeant un procès public.
Dans une déclaration lue par son avocat, le Général d’armée Christian Tshiwewe a rejeté toutes les accusations : « Je suis un soldat loyal au Président Tshisekedi. Ces charges sont une machination politique. » Ses co-accusés ont tenu des propos similaires, dénonçant ce qu’ils appellent une « chasse aux sorcières » visant à éliminer des cadres considérés comme trop influents.
Quand l’armée se déchire de l’intérieur
Au-delà des personnalités, ce procès met en lumière une réalité profonde : la fragilisation du lien de confiance au sein du haut commandement des FARDC. Depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2019, et surtout après la fin de la coalition avec Joseph Kabila en 2020-2021, l’armée a connu des purges, des nominations controversées et des rivalités ethnico-politiques.
Plusieurs analystes estiment que la tentative présumée de putsch ne relève pas seulement de l’ambition personnelle, mais d’une réaction à la marginalisation de certains officiers issus de l’ancien régime. Le Général John Ngoy wa Kabila, par exemple, était un proche du cercle kabiliste. Son ralliement au complot (selon l’accusation) pourrait être le signe d’une reconstitution d’une « armée parallèle » restée fidèle à l’ancien président.
«La tragédie, c’est que la plupart de ces généraux ont été formés par la Belgique, les États-Unis ou la Chine. Ils sont le gratin de l’armée congolaise. S’ils sont vraiment coupables, cela signifie que l’encadrement supérieur des FARDC a été corrompu jusqu’à l’os », déplorait à EcoNews un diplomate occidental en poste à Kinshasa.
Quel avenir pour l’armée congolaise après ce procès ?
Ce vendredi marque donc le début d’une épreuve de vérité. La Haute Cour militaire devra déterminer si ces généraux ont agi seuls ou dans le cadre d’un réseau plus large impliquant d’autres officiers encore en liberté. Des rumeurs persistantes évoquent des noms de généraux actuellement en poste à l’Est du pays, où les FARDC combattent les groupes armés.
Les peines encourues sont lourdes : la Haute Cour militaire peut prononcer la peine de mort, même si celle-ci n’a plus été appliquée depuis des années en RDC (les condamnations à mort sont systématiquement commuées en prison à perpétuité). Cependant, pour l’exécutif, l’enjeu dépasse la simple sanction : il s’agit de restaurer la discipline et la confiance dans une armée qui reste le seul rempart contre la balkanisation du pays.
Un haut responsable de la Présidence de la République, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a déclaré : « Ce procès n’est pas une vengeance. C’est une thérapie chirurgicale. Il faut enlever la tumeur pour sauver le corps. »
Alors que les débats s’ouvrent ce vendredi, la RDC retient son souffle. Les généraux putschistes, hier tout-puissants, sont aujourd’hui des prévenus qui pourraient finir leur vie derrière les barreaux. L’Ecclésiaste avait raison : tout ce qui se fait sous le soleil est vanité. Vaine, l’ambition de ceux qui croyaient pouvoir impunément retourner leurs armes contre le Chef de l’État. Vaine, la trahison qui n’aura finalement servi qu’à exposer la fragilité d’un haut commandement trop longtemps livré à ses propres démons.
La Haute Cour militaire rendra son jugement dans les prochaines semaines. En attendant, un seul mot d’ordre résonne dans les rues de Kinshasa, chez les opérateurs économiques et dans les casernes : que la justice passe, sans faiblesse, afin que jamais plus l’armée congolaise ne soit rongée de l’intérieur.
Hugo Tamusa

