
Un virage qui sonne comme une trahison : porté au pouvoir par le Pastef sur la promesse d’un Sénégal davantage affranchi de l’influence française, Bassirou Diomaye Faye semble aujourd’hui prendre le chemin inverse, au point de susciter colère et désillusion dans les rangs de ceux qui avaient cru au projet d’émancipation incarné par Ousmane Sonko. Annoncé à Paris aux côtés d’Alassane Ouattara autour d’Emmanuel Macron, le chef de l’État sénégalais donne ainsi le sentiment de se rapprocher de l’ancien centre de gravité colonial, au risque de tourner le dos aux engagements qui avaient nourri sa campagne et porté le Pastef au pouvoir. Pour ses détracteurs, ce rapprochement avec Paris constitue bien plus qu’un simple changement diplomatique : il traduit un reniement politique susceptible d’approfondir la fracture avec la base militante qui l’avait propulsé au sommet de l’État.
À première vue, les agendas se croisent. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye, le jeune président du Sénégal fraîchement élu. De l’autre, Alassane Ouattara, le vétéran ivoirien. Tous deux ont programmé un déplacement à Paris dans un intervalle de temps quasi simultané. Un hasard du calendrier, assurent les porte-parole officiels. Pourtant, dans les couloirs feutrés des ministères et sur la toile enfiévrée des réseaux sociaux, ce « hasard » a tout d’une évidence : celle d’une tripartite orchestrée par Emmanuel Macron.
Selon des indiscrétions rapportées par plusieurs sources proches du dossier, une réunion à trois serait en préparation dans la capitale française. L’objectif affiché serait de « faciliter le retour de la France » dans une région ouest-africaine qu’elle voit s’éloigner depuis la création de l’Alliance des États du Sahel (AES). Paris, qui a perdu du terrain face aux juntes du Mali, du Burkina et du Niger, chercherait à verrouiller ses derniers bastions : Abidjan et Dakar. Et pour ce faire, Emmanuel Macron miserait sur un duo d’alliés inattendu, réunissant le « vieux » et le « nouveau » garde.
Un « affront » pour le camp Sonko
Mais si ce rapprochement avec Paris semble logique sur le plan géopolitique pour la Côte d’Ivoire, il est vécu comme un séisme politique au Sénégal. Car Bassirou Diomaye Faye n’est pas un président comme les autres. Porté au pouvoir il y a quelques mois par la vague du Pastef, le parti de son « mentor » Ousmane Sonko, il avait incarné l’espoir d’une rupture avec la Françafrique. Son discours de campagne, rugueux et souverainiste, promettait une émancipation économique et militaire de l’ancienne puissance coloniale.
Aujourd’hui, ses détracteurs voient dans ce voyage précipité à Paris une « trahison » pure et simple. Sur les réseaux sociaux, la colère gronde parmi les jeunes fidèles à Ousmane Sonko, l’actuel président de l’Assemblée nationale.
« Bassirou est un traître, il ne mérite aucun respect. Il a été élu sur base d’un discours censé émanciper le Sénégal de la forte présence de la France. Le voilà aujourd’hui qui se jette comme un enfant dans les mains de Macron, avec l’accompagnement de son père Ouattara« , peut-on lire dans les commentaires enflammés des soutiens de la première heure, qui estiment que « c’est toute la jeunesse qui se voit couverte d’opprobre ».
Ce retournement de veste intervient dans un contexte politique intérieur particulièrement tendu. Ayant récemment officialisé la création de son propre parti politique, le président Bassirou Diomaye Faye semble désormais marcher sans son mentor. Les observateurs y voient une volonté affirmée de s’affranchir de la tutelle d’Ousmane Sonko, quitte à en payer le prix politique.
En choisissant délibérément le camp de Paris et en acceptant la médiation d’Abidjan, le chef de l’État sénégalais envoie un signal fort à ses partenaires internationaux : celui de la modération et de la continuité des affaires. Mais sur le plan domestique, ce virage à 180 degrés est perçu comme une déclaration de guerre politique.
« Soutenu par Paris et aidé par Abidjan, il promet de régler son compte à Sonko, le même qui l’a fait président il y a quelques mois auparavant », analyse un politologue congolais. Pour ce dernier, le combat n’est plus idéologique, il est devenu personnel.
Alors que les deux présidents posent leur pied à Paris, en attendant de recevoir les nouvelles instructions de Macron, une question demeure : le président Diomaye Faye reviendra-t-il à Dakar en tant que chef d’État souverain ou comme le nouveau pion d’un échiquier français en Afrique de l’Ouest ?
La réponse, peut-être, se jouera dans les salons de l’Élysée. Mais à coup sûr, la scène politique s’annonce électrique.
Econews


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