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Une ville, deux patrons

Il y a des moments où la politique congolaise se regarde comme un théâtre d’ombres. On croit voir un acteur tomber, et soudain, le rideau se relève sur une mise en scène improbable. L’affaire Daniel Bumba en est l’illustration parfaite.

Tout commence par une colère présidentielle parfaitement légitime. Félix Tshisekedi visite les installations rénovées du Marché central de Kinshasa. Autour, l’insalubrité est repoussante. Le Chef de l’État s’étrangle : « Gare à vous ! »

Deux mots qui, dans la bouche du Président de la République, sonnent comme un glas. L’opinion n’en doute pas : Daniel Bumba, le gouverneur de la ville, est sur la sellette. Son éviction n’est qu’une question d’heures.

Sauf que rien ne se passe. Les heures passent, puis les jours. Bumba reste. Mieux : il renaît de ses cendres, comme ce phénix dont on a tant usé dans les communiqués officiels. Alors, que s’est-il passé ?

Les indiscrétions sont têtues. Elles racontent qu’au moment où le Président s’apprêtait à signer le limogeage, un véto est tombé. Pas celui d’un conseiller, ni d’un parti politique. Celui de l’avenue Pétunias, la résidence de la mère du Chef de l’État.

Il voulait virer Daniel Bumba. Mais voilà : à Kinshasa, les décisions du Chef de l’État ne passent pas toujours par la raison d’État. Parfois, elles s’arrêtent à l’avenue Pétunias.

Dans ce Congo des réseaux, des loyautés et des influences intimes, le Garant de la nation a reculé. Il n’a pas non plus pu le laisser seul aux commandes d’une ville qui se meurt sous les déchets.

Alors, il a inventé une troïka à sa manière : dédoubler l’exécutif urbain. À côté du gouverneur maintenu, il nomme le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, commandant du Service national. Sa mission : assainir Kinshasa. Et il ne répond de sa gestion qu’au seul Président de la République. En clair : une administration parallèle, un super-préfet, un homme-lige qui n’a de comptes à rendre à personne, sauf à son maître.

Que reste-t-il à Daniel Bumba ? Son titre, son bureau, son fauteuil. Mais plus d’autorité réelle. Un roi nu, habillé de sa seule protection familiale.

Ce drôle d’arrangement pose cependant une question de fond : comment gouverner une ville de plus de quinze millions d’habitants avec deux patrons aux prérogatives floues ? Officiellement, le général seconde le gouverneur. Officieusement, il le supplante. Les Kinois, eux, regardent ce ballet absurde.

La confusion est totale. 

Demain, dans une autre province, un gouverneur protégé par des liens personnels pourra-t-il à son tour échapper à la sanction ? Le précédent de Kinshasa ouvre une brèche institutionnelle qu’il serait dangereux de généraliser.

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