Le Rapport 2024-2025 de la Cour des comptes n’est pas technique : il expose un État qui dépense hors cadre, dépasse ses crédits, abandonne ses secteurs sociaux et dissimule sa dette.
Il arrive un moment où un régime n’a plus besoin d’opposants : ses propres chiffres suffisent. Le Rapport public 2024-2025 de la Cour des comptes n’est pas un pamphlet. C’est pire. C’est un miroir.
Et le miroir renvoie l’image d’une République où la règle s’efface, où l’exception devient système, où l’argent public circule sans contrôle, où les secteurs vitaux sont abandonnés, et où l’institution chargée de dire la vérité budgétaire se heurte au silence de l’État.
La République des urgences : 5,6 milliards USD hors procédure
En 2024, plus de 5,6 milliards de dollars ont été dépensés hors procédure normale. Ce chiffre, à lui seul, devrait provoquer un débat national.
Dans un État de droit budgétaire, l’urgence est une exception. En RDC, elle devient une méthode. Elle contourne les circuits ordinaires, court-circuite les procédures, concentre la décision. Elle transforme la loi de finances en simple décor.
Une urgence ponctuelle peut se justifier. Une urgence permanente est un aveu : l’État ne gouverne plus par la règle, mais par l’exception.
Le budget n’est plus une loi : c’est un décor
Les dépassements budgétaires atteignent environ 5,8 milliards de dollars. Plus de 90 % de ces dépassements relèvent des ministères. Ce n’est pas un accident.
Autrement dit, ce ne sont pas quelques lignes marginales qui dérapent. C’est le cœur de l’appareil gouvernemental qui s’affranchit des plafonds votés. C’est un système où l’exécutif dépense au-delà de ce que le Parlement a autorisé, comme si la loi budgétaire n’était qu’un rituel sans portée.
Le budget, dans une République normale, est l’acte par lequel la représentation nationale autorise l’impôt et la dépense. C’est un contrat entre l’Etat et la nation. Lorsqu’il est massivement dépassé, il cesse d’être une norme. Il devient une simple formalité.
On ne gouverne plus sous l’autorité de la loi de finances. On gouverne malgré elle.
Dépenser là où il ne faut pas, ne pas dépenser là où il faut
Le paradoxe le plus accablant tient dans ce double mouvement : pendant que l’État dépasse massivement ses crédits, il laisse en même temps près de 6,09 milliards de dollars de crédits inutilisés.
Dans un pays où les routes sont des pièges mortels, où les écoles s’effondrent, où les hôpitaux manquent de tout, où l’agriculture reste abandonnée, cette sous-consommation n’est pas une donnée technique. C’est une faute politique ; une abdication.
La RDC ne manque pas seulement d’argent. Elle manque d’État. Elle dépense trop là où la règle devrait la retenir, et trop peu là où la nation attend des résultats.
Près de deux milliards de dollars hors budget : la zone d’ombre
Le rapport fait apparaître environ 1,89 milliard de dollars de dépenses hors budget.
C’est l’un des actes les plus graves qu’un gouvernement puisse commettre. Une dépense hors budget est une dépense qui échappe à l’autorisation normale du Parlement. Elle affaiblit le principe même du consentement démocratique à la dépense publique.
Quand l’État dépense hors budget, il ne viole pas seulement une procédure. Il prive le peuple de son droit fondamental : savoir où va son argent. En agissant de la sorte, il ne contourne pas une procédure, il contourne la démocratie.
La dette intérieure : une opacité organisée
La dette intérieure révèle une autre zone noire.
Le rapport fait apparaître environ 291 millions de dollars remboursés en urgence, 169 millions de dollars remboursés sans certification préalable, et près de 100 millions de dollars d’écart entre les chiffres officiels.
Dans un État sérieux, la dette intérieure se certifie, se hiérarchise, se documente et se paie selon des règles claires. Ici, elle semble fonctionner comme une caisse opaque, où l’urgence sert de passeport à la dépense.
La dette intérieure est devenue une boîte noire. Ce n’est pas seulement dangereux pour les finances publiques. C’est destructeur pour la crédibilité de l’État.
L’école, l’hôpital, le champ : le peuple oublié
La Cour des comptes rappelle les engagements internationaux que la RDC prétend respecter.
Sur l’éducation, l’objectif de référence est de 19,9 % du budget. Le gouvernement n’a réalisé que 15,03 %. Il manque près de 4,9 points. Sur la santé, l’Accord d’Abuja fixe la cible à 15 % du budget. La RDC n’a exécuté que 7,42 %. À peine la moitié de l’engagement. Sur l’agriculture, l’Accord de Maputo fixe la cible à 10 %. Le niveau constaté est de 6,13 %. Voici la vérité nue : les secteurs qui portent la vie du peuple sont les moins financés.
Voilà le vrai visage de la gouvernance : l’école attend, l’hôpital attend, le champ attend. Et pendant que ces secteurs vitaux restent sous-financés, des milliards circulent dans les urgences, les dépassements et les dépenses hors cadre.
Il faut mesurer ce que cela signifie dans la vie réelle. Dans un pays où près des trois quarts de la population vivent encore dans l’extrême pauvreté, ne pas financer l’école, la santé et l’agriculture n’est pas une simple erreur d’arbitrage. C’est un mépris social organisé. C’est un abandon.
Le peuple paie deux fois
Le Congolais paie une première fois par l’impôt, les taxes, les prix, l’inflation et la dépréciation de sa monnaie.
Il paie une seconde fois lorsque l’argent public n’arrive pas à l’école de son enfant, au centre de santé de son territoire, à la route de son village, au champ qui pourrait nourrir sa famille.
Le drame congolais n’est donc pas seulement que l’État dépense mal. C’est que le peuple ne reçoit pas la contrepartie de ce que l’État dépense en son nom.
2025 : l’État sans comptes
L’exercice 2025 apporte un autre enseignement, plus institutionnel encore.
La Cour des comptes constate que les comptables publics principaux continuent de ne pas produire leurs comptes de gestion. Cette phrase paraît technique. Elle est explosive. C’est un séisme institutionnel.
Sans comptes produits, il n’y a pas de jugement complet des comptes. Sans jugement des comptes, il n’y a pas de responsabilité financière effective. Sans responsabilité, la reddition des comptes devient une fiction.
Un État qui ne produit pas ses comptes ne peut plus sérieusement parler de transparence.
La Cour des comptes empêchée de contrôler
Plus grave encore : la Cour indique que les documents requis ne lui sont pas transmis.
Situations des dépenses. Situations des recettes. Engagements exceptionnels. Comptes de gestion. Faute de ces éléments, la Cour ne peut pas établir pleinement la déclaration générale de conformité prévue par la loi. Autrement dit, l’institution chargée de dire si les comptes publics sont réguliers affirme qu’elle ne reçoit pas les pièces nécessaires pour le faire. Elle est neutralisée par l’opacité.
Un régime qui empêche son propre juge financier de travailler ne cherche pas la transparence. Il cherche l’impunité.
La réforme budgétaire de façade
La Cour relève également que les budgets-programmes, censés incarner la gestion axée sur les résultats, restent largement formels.
En 2024, sept ministères pilotes représentaient 21 518,4 milliards CDF, soit environ 7,68 milliards de dollars, près de la moitié du budget général. Mais la Cour constate que la déconcentration de l’ordonnancement n’est pas opérationnelle, que les anciens mécanismes du budget de moyens persistent, que les responsables de programmes ne sont pas désignés et que certains ministères ne produisent même pas leurs documents de performance.
La RDC parle le langage moderne de la performance, mais continue de gérer selon les vieux réflexes de l’opacité.
Le verdict
En additionnant les urgences, les dépassements, les dépenses hors budget, les crédits inutilisés et les anomalies de dette, le rapport de la Cour des comptes ne décrit pas une administration imparfaite. Il décrit une gouvernance hors contrôle.
Plus de 11 milliards de dollars de flux problématiques entre urgences et dépassements. Plus de 2 milliards de dollars hors cadre normal, entre dette non certifiée et dépenses hors budget. Plus de 6 milliards de dollars de crédits non utilisés malgré l’immensité des besoins sociaux.
Ces chiffres ne sont pas des slogans. Ce sont les chiffres du régime. Et leur conclusion est terrible : la RDC a dépensé massivement là où elle ne devait pas, et n’a pas dépensé là où elle devait.
Le rapport de la Cour des comptes n’est pas un document de l’opposition. Il est plus redoutable que cela. C’est le régime jugé par ses propres comptes.
(*) Le chapeau est de la rédaction

